Par Fabrice Moulin, texte de travail pour le webminaire du 18 juin 2020

Les quelques éléments qui suivent n’ont rien d’un exposé entièrement bouclé. Il s’agit simplement d’un document de travail (qui vient compléter le texte initial du projet) et qui se donne pour très modeste objectif :

  • 1° d’évoquer, en les résumant très brièvement, l’apport de quelques travaux antérieurs (et fort rares) sur Ledoux écrivain. Ces études alternent ou combinent plusieurs types d’approches : historique (ou génétique), thématique (études des différents discours et disciplines embrassés par l’architecte), générique (études des formes, des genres), stylistique ou rhétorique.

  • 2° afin de tracer, sans exhaustivité, de grandes pistes d’exploration du texte ; et de rassembler quelques questions, pour servir d’amorce à nos discussions.

Coup d’œil sur les études littéraires du texte de Ledoux jusqu’à aujourd’hui

On pourrait dire que l’ambition littéraire de Ledoux, sa posture d’écrivain, le travail d’écriture de son texte, furent reconnus dès le départ, par les premiers lecteurs de l’Architecture… à commencer par son premier biographe, l’architecte Cellerier, qui parlait du “style magique et poétique” de Ledoux. Mais un tel hommage fut d’abord exceptionnel car les lecteurs de Ledoux retournèrent plutôt cette ambition contre lui, pour déconsidérer le texte au profit des seules gravures. On reprochait à la plume de Ledoux deux défauts principaux - la lourdeur (rhétorique) et l’obscurité (le symbolisme, le cryptage du sens). C’est seulement depuis une quarantaine d’années que la recherche s’est penchée sur le texte de l’Architecture pour le considérer en lui-même (“dans sa vie propre”, pour reprendre l’expression de Béatrice Didier) et dans son histoire propre, et non plus uniquement comme simple réservoir de citations isolées, ou du seul point de vue d’un discours sur l’architecture.

Des éléments pour une étude de l’histoire du texte de Ledoux: Michel Gallet, Claude-Nicolas Ledoux , 1736-1806, Paris, Picard, 1980

Que savons-nous de l’histoire du texte du premier tome de L’Architecture que Ledoux publie en 1804 ? Finalement bien peu de choses – dont l’essentiel fut exposé par Michel Gallet, dans son livre et les riches annexes qui l’accompagnent. Depuis cette grande étude historique et archivistique, rien de fondamentalement nouveau n’a été dit ni découvert sur la genèse mal connue du texte.

  • On sait que le texte est un élément “secondaire”, du projet de Ledoux, du moins dans ses prémices. Ledoux conçoit d’abord, dès les années 1770, un recueil de planches (dont on connaît plusieurs versions) et c’est seulement dans un deuxième temps, sans doute en partie à l’occasion de son emprisonnement sous la Terreur en 1794, qu’il décide d’adjoindre un texte à ces gravures.

  • Il semble aussi que le texte ait eu pour premier but d’assurer sa défense et de restaurer son image en ces temps d’instabilité politique, en donnant notamment des gages de son dévouement au bien public et à la nation (comme en témoignent certains mémoires et écrits que Ledoux adressait aux autorités depuis sa prison et qui pourraient constituer soit des premiers états du texte, soit des écrits contemporains et proche, dans l’esprit, de son grand projet) .

  • C’est donc sans doute progressivement que le texte gagne une dimension beaucoup plus ambitieuse : à savoir porter une véritable philosophie de l’art et de l’architecture à partir de la figure du génie entravé.

  • On ne connaît aucun manuscrit de ce texte, ni aucune version antérieure ou préparatoire. Par contre, certains textes qui nous restent de la correspondance de Ledoux, comme par exemple ses échanges avec l’intendant de Franche-Comté, Lacorée, à propos de la salle de spectacle de Besançon (qui datent de 1775) entretiennent de forts échos avec les passages que Ledoux consacre, dans le livre de 1804, à ce théâtre.

La plume de Ledoux : un article pionnier de Béatrice Didier (1991) : Béatrice Didier, « Ledoux écrivain », dans Écrire la Révolution 1789-1799, 1991, p.181‑91.

Cette étude de Béatrice Didier est la première à avoir envisagé le texte de Ledoux comme un objet littéraire. Elle a le mérite d’avoir exposé, en quelques pages, plusieurs des principaux problèmes littéraires que posent la lecture du texte de Ledoux.

  • Le problème du statut du texte. Le rattachant (dans une lecture a posteriori) à la lignée des mémoires d’artistes (Berlioz…), Béatrice Didier soulève une question fondamentale me semble-t-il : lirait-on Ledoux s’il n’était pas l’architecte qu’il fut ?

  • Le problème du rapport texte / image et texte / bâti. Béatrice Didier souligne que le principal intérêt du texte de Ledoux serait dans ce “nouement du dessin et de l’écriture” dont elle étudie rapidement quelques procédés. Une articulation qu’elle retrouve ensuite à un autre niveau, entre le bâti et le texte. Béatrice Didier émet l’hypothèse intéressante que, dans le contexte de la fameuse “architecture parlante”, le texte pléthorique de Ledoux viendrait absorber le trop plein de sens que le bâti ne peut à lui seul véhiculer.

  • Le problème de l’inscription du texte de Ledoux dans des traditions/contextes littéraires. Béatrice Didier dégage très rapidement quelques grandes lignes de forces de l’écriture de Ledoux, tant sur le plan thématique que stylistique : le motif du récit de voyage ; le thème du génie entravé; la méditation sur l’histoire et l’avenir de l’humanité; la puissance de l’imagination ; mais aussi le poids de la rhétorique classique. En tirant peut-être un peu vite Ledoux du côté du romantisme, Béatrice Didier met à jour trois éléments qui nous semblent intéressants :

    • L’ambition de l’artiste total, qui organise, dans son texte, la fusion des arts et des disciplines, dans un surplomb qui rapproche parfois Ledoux d’un Volney ou d’un Chateaubriand.
    • Les contradictions d’une écriture travaillée en même temps par deux forces opposées : d’un côté la vision de l’avenir, portée par la projection de l’imagination, d’un autre côté les outils désuets de la rhétorique classique, de l’éloquence de collège.

    • Une contradiction qu’elle retrouve, à un autre niveau, entre les multiples discours que l’architecte, selon elle, tenterait, avec difficulté, de faire tenir ensemble. Elle souligne ainsi la “situation inconfortable de l’écrivain qui ne cesse de changer de plan … qui oscille entre plusieurs types de discours assez difficilement conciliables”…

Le sens et l’unité du style de Ledoux : un chapitre de Daniel Rabreau : “Ledoux écrivain” (2000)

Dans sa grande monographie sur Ledoux[1], Daniel Rabreau consacre un chapitre conclusif au livre de 1804. Une partie de ce chapitre (qu’il intitule, justement “Ledoux écrivain”) se penche plus précisément sur la question de l’écriture, sur le recours à la fiction et sur le travail du style.

Ce qui est particulièrement Intéressant dans l’approche de Daniel Rabreau, c’est que l’écriture poétique de Ledoux, son style mythologique, l’éclectisme, voire l’obscurité de sa plume – qui posent, toutes une série de problèmes – sont pleinement intégrés au projet artistique total de Ledoux, au sein duquel ils trouvent leur solution. Pour le dire vite, l’écrivain et l’architecte ne sont pas séparables, mais c’est au contraire comme poète, comme “aède moderne”, que Ledoux peut donner forme à sa vision de l’architecte et de l’architecture. Comme si le travail de l’écriture était l’expression de la conception supérieure du projet architectural et artistique, de cette “religion de l’art”. Autrement dit, ce que nous rappellent les travaux de Daniel Rabreau, c’est que le style de Ledoux écrivain découle de ses idées sur l’architecture et l’art.

Sous l’apparence de rhapsodie, il y a donc une profonde et formidable unité du style – c’est une autre leçon de ce chapitre. Cette unité tiendrait dans la mission assignée à l’écriture : à savoir, traduire, par tous les procédés possibles d’élévation, la hauteur des enjeux de l’art (le vaste champ embrassé par l’architecte qui touche à tous les arts, la réforme de la cité, l’enjeu du progrès humain…). Daniel Rabreau cite les moments où Ledoux revient sur sa propre poétique, pour mettre en évidence la conception de l’écriture (sans doute éminemment rhétorique) comme exaltation, élévation, exagération…. Quelles que soient ses limites, le style de l’architecte véhicule une profonde philosophie de l’art.

Une fois posée cette unité du style, Daniel Rabreau peut à nouveau déplier le spectre éclectique des tons, des genres, des registres qui traversent le livre. Ces pages, qui sont comme autant de petites explications de texte, sont les premières à proposer une esquisse d’étude générique et intertextuelle de Ledoux écrivain, et suggèrent combien il faut envisager sa plume à travers le jeu de réécriture des Anciens (épopée, tragédie, mais aussi idylle, églogue, satire…) comme des Modernes (avec des emprunts au roman de formation, à la littérature picaresque, ou encore au roman utopique…).

Le tissu fictionnel et narratologique de l’Architecture : une étude récente de Daniele Vegro (2019)

Tout récemment, Daniele Vegro a proposé une analyse très stimulante du texte de Ledoux, qui est l’une des premières à se pencher sur la complexité des voix et des niveaux de fictions[2]. L’auteur tente de suivre, avec précision et sur toute la longueur du texte, les méandres narratologiques (dispersions et échos des voix du voyageur, du conducteur des travaux, de l’architecte surplombant…), les jeux d’emboîtements (récit de voyage, rêve, projections imaginaires…) et de mettre en évidence la tension, irréductible, entre une construction narrative et des structures dialogiques. En somme, l’objet d’étude reste l’énigmatique, (cette question fondamentale de l’obscurité, du cryptage, que tous les commentateurs de Ledoux ont forcément à considérer et qui est au cœur des analyses symboliques de Serge Conard[3] sur lesquels il faudra bien sûr s’attarder aussi) - mais Daniele Vegro montre comment cette énigme procède aussi et avant tout de l’agencement de la matière textuelle et discursive.

Quelques pistes pour les études en perspective :

Les travaux ici rapidement synthétisés (auxquels il faudrait ajouter l’article de Mona Ozouf), le montrent bien : ce qui fait du texte de Ledoux un objet si fascinant c’est avant tout cette multiplicité des plans que l’ambition de l’architecte tente de tenir ensemble : profusion des champs disciplinaires ; diversités des types de discours ; éventails des formes et des genres ; complexité des structures narratives et dialogiques…

Pour ne s’en tenir qu’aux grands thèmes qui s’enchevêtrent dans l’Architecture, on mentionnera : l’histoire de l’architecture bien sûr, mais aussi le discours philosophique, le propos politique et économique, la dimension esthétique (dont le problème du rapport à l’antique), la dimension symbolique (voire maçonnique), le rôle de imaginaire….

Le projet d’édition numérique de collaborative est parti du constat qu’il fallait des chercheurs de multiples horizons et disciplines pour déchiffrer ce texte “hiéroglyphique” (D. Rabreau) ; et qu’il fallait les tenir ensemble pour maintenir l’unité (même problématique) de ce texte. La journée d’étude organisée en 2018 avait déjà expérimenté cette nécessaire et fructueuse collaboration multiple (historiens de l’architecture, historiens de la littérature, historiens des idées, responsables patrimoniaux…) – d’autant plus féconde que nous nous étions concentrés sur un extrait précis de l’ouvrage : le tableau conclusif de la Forge à Canon[4].

Au-delà de cet éventail des champs que nous aurons à mobiliser, on peut, à partir du rapide bilan des études présentées plus haut, distinguer plusieurs directions, plusieurs types de questions, pour l’exploration du texte :

  • Les questions relatives à l’histoire et à la genèse du texte: en quoi l’étude (et peut être la découverte) d’autres écrits (mémoires, correspondance…) de Ledoux peut-elle nous aider à comprendre la genèse de son texte? Comment s’articule le texte avec le prospectus, publié quelques années plus haut, et qui annonce l’ensemble du projet ? est-il possible d’affiner, par l’analyse d’indices internes au texte, la datation du texte ou de certaines de ces parties ?

  • Les questions relatives aux sources, aux influences qui travaillent le texte.

La rhétorique et le style : on s’interrogera sans doute, au cours du travail collectif, sur le rôle précis (et de toute façon fondamental) de la rhétorique chez Ledoux (dans ses procédés, ses héritages). Quelle sont les sources oratoires de Ledoux, ses lectures, sa formation dans ce domaine ? Quelle part y prend la rhétorique de collège ? Quelle influence (ou non) son texte, rédigé en grande partie pendant la terreur, a-t-il pu subir de l’éloquence de la décennie révolutionnaire ? Comment comprendre les apparentes contradictions entre le recours à des procédés éculés (mais le sont-ils vraiment, étant donnée la façon déroutante dont il les manie ?) et l’inventivité créatrice d’une langue (néologismes, créations langagières…) ?

La sociabilité littéraire de Ledoux : la question de la rhétorique soulève aussi celle des fréquentations et sociabilités littéraires de Ledoux: on compte, parmi ses amis, au moins deux professeurs de rhétorique, Jacques Delille et Luce de Lancival. Plus généralement, quel rôle ont pu jouer ces relations littéraires dans l’écriture de Ledoux, dans sa formation et sa culture littéraire ? (on pense ici notamment à la communication qu’Hugues Marchal avait proposé, lors de la journée d’étude de juin 2018, sur les liens entre Ledoux de le poète Delille).

  • Les questions relatives à l’intertextualité:

Comment fonctionne le système de réécritures, qui est manifestement un des procédés fondamentaux de l’écriture de Ledoux ? À quels genres, à quels auteurs emprunte-t-il ? Quels sont ses rapports aux Anciens, à l’Antique (mythologie, littérature antique..) et aux Modernes ?

  • Les questions relatives à la structure, à la composition du texte et plus généralement du livre.

Quels types de trajets l’ouvrage dessine-t-il ? Comment se donnent à voir les tensions entre unité et éclatement du texte ? Dans quelle mesure ces tensions interrogent-elles la question complexe de l’utopie (livresque et architecturale) ?

Complément bibliographique sur Ledoux écrivain

  • Moulin, Fabrice, « Bâtir à l’antique ou écrire à l’antique. La présentation du théâtre de Besançon dans L’Architecture considérée… de C. N. Ledoux », Les Arts du spectacle et la référence antique, Le dix-huitième siècle, Paris, Classiques Garnier, p. 275-288.

  • Moulin, Fabrice, « La ventriloquie de l’architecte: énonciation et esthétique dans L’Architecture… de C.-N. Ledoux ». In Autour de Ledoux: architecture, ville et utopie, édité par Chouquer, Gérard et Daumas, Jean-Claude, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006.

  • Rabreau, Daniel, « De l’art poétique de Ledoux, Sensualisme, images emblématiques et métamorphoses de la pierre », Les arts des Lumières. Essais sur l’architecture et la peinture en Europe au XVIIIe siècle, Annales du centre Ledoux, nouvelle série, 2019, p. 54‑88. Article disponible en ligne : https://www.ghamu.org/wp-content/uploads/2019/03/D.-Rabreau-De-lart-poétique-de-Ledoux.pdf

  • Turner, Paul V, « Claude-Nicolas Ledoux and the Hypnerotomachia Poliphili ». Text and Image 14, no 1-2 (1998): 203-14.


  1. Rabreau, Daniel. Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), Bordeaux, Librairie de l’architecture et de la ville, 2000.
  2. Vegro, Daniele, « Le voyageur au pays des merveilles. Niveaux de fiction dans L’Architecture de Ledoux ». Les arts des Lumières. Essais sur l’architecture et la peinture en Europe au XVIIIe siècle, Annales du centre Ledoux, nouvelle série, 2019, p. 54‑88. Article disponible en ligne : https://www.ghamu.org/wp-content/uploads/2019/03/D.-Vegro-Le-voyageur-au-pays-des-merveilles.pdf
  3. Voir par exemple, Conard, Serge. « Pour une herméneutique de l’Architecture… de C.-N. Ledoux », in Soufflot et l’architecture des Lumières (actes du colloque de Lyon, juin 1980), Paris, 1980/
  4. « Autour de Ledoux : l’architecte, le livre et l’écrivain au tournant des lumières » – Journée d’étude de la Vallée-aux-Loups, Maison de Chateaubriand (Châtenay-Malabry) – 3 juillet 2018 (org. Dominique Massounie, Emmanuel Château-Dutier, Fabrice Moulin).